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Faites sauter la ferraille !

Faites sauter la ferraille !

VERSION PRESSE

MECANIQUE DES DESSOUS

© Tous droits réservés.

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Gare au vertige.

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Pousser la porte de La mécanique des dessous nous fait basculer de l’autre côté du miroir. Les escaliers de pierre des Arts décoratifs nous mènent à un dédalle de salles sombres où la pénombre nous isole intégralement. Guidés par le faible éclairage des vitrines, les spectateurs se transforment en silhouettes errantes, en ombres autonomes. Nous sommes coupés du temps, des autres. Reprenant le travail sur la lumière effectué par la photographe Patricia Canino, le spectre noir qui nous avale nous pousse dans un hors contexte complet. Condition sine qua none afin d’accueillir, dépourvus de tout préjugé et convenance contemporaines, ce qui furent les premiers secrets de beauté de la silhouette. Ces mêmes pièces pouvant servir à l’élaboration d’une prenante histoire du corps social.

L’opinion commune souhaiterait remettre en question la légitimité d’appareils mécaniques, dont la fonction est de contraindre le corps à adopter la silhouette dénoncée comme idéale par son époque, à être considérés comme œuvres d’art. Voir, à s’interroger sur la pertinence d’une étude sur la rétrospective des vêtements intimes du XIVe siècle à nos jours du point de vue de la critique d’art. A cela, je répondrai que ces morceaux de mécanique ont accompli tout au long de leur histoire ce que nombre d’œuvres d’art ont tenté d’atteindre en vain : le paradigme du beau.

Peinture et poésie se sont disputé durant des siècles la capacité de saisir et retranscrire la beauté. Là où ces rivales se chamaillent, les mécaniques s’exécutent, allant même jusqu’à transcender la capture de la beauté par d’autres médiums. Les ingénieries présentées lors de cette exposition avaient d’avantage pour tâche de construire de la beauté plutôt que de la copier. C’est grâce à elle que des femmes ont pu inspirer aux poètes et aux peintres l’admiration de leurs tailles fines et de leurs poitrines généreuses.

Dans les dynasties royales, les principautés, les monarchies ou les petites bourgeoisies, la beauté avait un rôle à tenir. J’entends beauté au sens de beauté humaine et non pas du beau esthétique sur lequel théoriciens et philosophes s’épuisent encore de nos jours. Elle se voulait le reflet d’une classe ou d’un rang social. Elle rendait possible, à condition de connaître les codes de langage vestimentaire, de reconnaître une aristocrate, un petit bourgeois, un homme de cours ou une personne royale en jugeant simplement son apparat.

De ce fait, la mécanique se devait d’avoir toujours un train d’avance sur les artistes, ces derniers ne pouvant que représenter ce qui avait déjà été crée par un nouveau type d’artistes. En effet nous verrons un peu plus loin que cette rétrospective invite également à considérer un nouveau schéma de création artistique dont les enjeux soulèvent d’intéressantes réflexions.

Concrètement, l’exposition nous fait pénétrer une époque où la beauté était encore reconnaissable. Loin du concept abstrait et aléatoire que chacun s’en fait actuellement, l’académisme des siècles passés pouvait revendiquer maitriser la beauté, voir la perfection. Il était question de critères, d’un schéma type, d’un moule dans lequel il convenait de se former afin d’être communément admis comme beau. Pas de compromis, d’appropriation ni de détournement des règles établies n’était possible. Néanmoins, la beauté existait de façon communément admise.

Ainsi se justifie le choix d’une scénographie sombre et d’une isolation totale du spectateur. L’expérience d’un retour dans le temps est en effet nécessaire pour nous défaire de nos conceptions politiques et sociales de la beauté des corps. Loin des discriminations, des publicités et des modèles marginaux imposés par les médias, nous sommes invités à découvrir d’un œil neuf, les silhouettes soumises au dictat d’une beauté métallique.

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Dans notre déambulation à travers les couloirs obscurs, les mécaniques vestimentaires sont mises en lumière comme les réponses de toute une réflexion sur la beauté des corps.

La notion de corps culturel s’impose face à celle du corps naturel, ce dernier n’ayant jamais vraiment pu exister. L’individualité s’apparente à une plaisanterie de mauvais goût. Hommes et femmes se doivent de correspondre aux idéaux de l’époque. Adopter les critères communs nous permet de nous distinguer en tant que classe sociale. Les convenances impliquent de se travestir et de contraindre son corps, ce qui contre toute attente, n’était pas valable que pour les femmes. Hommes et enfants, voir même nourrissons possédaient leurs propres armures de convenance. On retrouve dans le parcours de l’exposition, une poupée dite « d’Education » dont la fonction était de montrer aux parents comment il convenait d’habiller son enfant. Comme nous allons le voir, il ne s’agissait pas d’une mince affaire.

La mécanique des dessous retrace l’histoire du sous vêtements, sans sous vêtements. En effet l’hygiène n’existait pas au XIVe siècle et n’est apparue qu’en 1889 avec l’invention de la petite culotte. De ce fait les femmes se contentaient de porter une superposition de chemises sous leurs étoffes afin d’atténuer le toucher agressif du métal contre leur peau. La première chemise dite la Secrète, était celle qui était en contact direct avec le corps et que l’on changeait lorsqu’on se sentait sale. S’ajoutaient la Modeste, la Friponne puis la véritable Chemise par dessus lesquelles venaient le corset orthopédique, le jupon qui était en laine et finalement la robe. On comprend mieux ici le rôle de la poupée d’éducation qui se devait de transmettre un tel savoir faire dans l’art de se vêtir, savoir qui était décisif dans la bonne éducation à transmettre. Après avoir parlé chiffon nous pouvons commencer à discuter ferraille.

 

 

Le corset constitue la pièce majeure des arrangements mécaniques de l’époque et se trouve mis en valeur au centre de la première salle d’exposition. Un mannequin robotisé permet de montrer comment il était possible pour les dames d’ouvrir temporairement l’étreinte de métal au cours de la journée afin de pouvoir reprendre leur souffle.  A savoir que femmes et enfants étaient jadis considérés comme des « corps meubles », c’est à dire des physionomies molles qu’il fallait façonner afin de les rendre nobles. Le corset se voyait donc attribué des fonctions orthopédiques et permettait entre autres de maintenir le dos droit afin de favoriser le port de tête.

Il constitue une des rares pièces qui, prises seules, peuvent tout de même nous indiquer à quelle partie du corps elles se rattachent. Sorties de leur contexte, tous ces engrenages pourraient être les pièces détachées de quelques robots futuristes. Ce qui confirme que le corps n’était pas autonome pour les mentalités de l’époque. On lui incombait une tache de figuration sociale, sans doute trop exigeante pour qu’il pu la contenter par sa simple nature. On peut parler d’un rabaissement de la considération du corps.

 

Le corset orthopédique se présente donc comme un buste de femme composé de lanières métalliques et possédant deux ouvertures amovibles au niveau du ventre. La fonction déterminant ici la forme, le corset a pour caractéristique de comprimer la taille dans un premier temps, de maintenir le dos droit dans un second. Sa nature étant purement utilitaire et non esthétique, il y aurait plus à décrire des armures de guerre que cet attirail intime.

Or l’on peut s’attarder plus longuement sur ce qu’on appelait les « Corps à baleines » qui répondent à  l’idée actuelle que l’on se fait des corsets. Ces derniers, confectionnés à partir de lamelles de fer doublées de plusieurs couches de tissus, d’une structure intégralement faite pour épouser le corps et de laçages à serrer dans le dos pour régler le degré de fermeté du buste, se donnent comme une véritable pièce de lingerie ingénieuse. Tinté de nombreuses affectations galantes et raffinées, le corps à baleines se décline stylistiquement et artistiquement.

La pièce centrale de l’exposition, qui figure également sur l’affiche de promotion de l’événement, se présente comme un corps à baleines dont les matières de confection offrent un jeu de couleurs entre le vert pomme et le jaune pâle. Des coutures fantaisistes plus que nécessaires accentuent la taille resserrée et procèdent d’une illusion d’optique pour faire paraître l’ensemble encore plus étriqué. D’autres, dessinent des croisés sur le plastron avant et rappellent ainsi les laçages présents dans le dos. Les épaules sont renforcées de petits coussins anticipant l’avènement des épaulettes dont le succès perdure encore de nos jours. Ponctuée de deux nœuds papillon sur la poitrine et le bas ventre, cette pièce s’offre comme un morceau de séduction, un outil renforcé de féminisation.

 

Le dérivé du corset d’allaitement, situé dans une autre vitrine, possède deux faces amovibles au niveau de la poitrine et permettait aux jeunes mères d’allaiter leurs enfants en public. Cette démonstration à la fois hautement distinguée et très érotique constitue une des beautés raffinées attribuées au corset.

La petite pièce servant à en fermer l’armature se nommaient un Busc. Devenu cadeau galant, il s’orne de motifs, peintures et autres gravures visant à le rendre élégant, personnel et plus intime encore. Il permettait aux hommes d’expliciter leurs attentions vis à vis de certaines femmes.

La scénographie veut que chaque vitrine se consacre à une pièce en particulier. Ainsi autour du corset, pouvons nous découvrir les Fraises, collerettes de dentelle massivement portées à la cours d’Espagne. L’on apprend que ces dernières reposaient en fait sur une structure métallique que l’individu portait autour du cou. Dépourvue de ses froufrous, cette armature s’apparente furieusement à un collier canin, ce qui dénonce de façon assez criarde ce que l’homme est aux tendances de la mode : un suivant.

Toujours dans le domaine animalier, on peut préciser que la Fraise s’apparentait volontairement à la crinière du lion. Plus le monticule de dentelle était important, plus l’individu qui le portait appartenait aux hauts rangs de la société.

En face nous trouvions les Pourpoints et les Jaquettes pour hommes ainsi que les Panserons. Ces derniers avaient pour fonction de prêter un ventre proéminent ainsi qu’une entrejambe plus développée. Les italiens ont d’ailleurs largement moqué cet artifice français au travers du personnage de Polichinelle dont le long nez imite en fait la forme du Panseron.

Enfin pour fermer ce premier triangle de vitrines trouvions-nous celle destinée aux Braguettes. Loin de nos fermetures éclair actuelles, il s’agissait à l’époque d’une pièce de tissu rembourrée devant simuler un pénis en érection que les hommes plaçaient sous leurs vêtements, voir leurs armures en signe de virilité et d’affirmation.

La Renaissance était ce qu’on peut qualifier de « Siècle en érection », période où tout devait être montré. Il fallait être proéminent et surtout, l’exhiber.

Avoir un ventre rond pour les femmes était une assimilation possible à la Madonne qui était le canon de beauté du moment. De même pour les hommes, il fallait avoir du ventre, un sexe au garde à vous et d’énormes mollets pour avoir la présence requise afin de siéger à la cours.

 

Passée la première salle, nous en découvrons une seconde consacrée aux robes de cours. La vitrine centrale exhibe la très connue Robe à panier que les gravures de mode ont suffisamment moquée pour son manque de confort et la difficulté qu’elle posait pour passer les portes. Autour de cette vitrine thématique, se présentent toutes les révolutions et alternatives apportées à la structure de cette tenue afin de la rendre plus agréable à porter. La plupart des innovations sont dues aux exigences de Marie Antoinette et de sa modiste Rose Bertin.

Nous commençons par le Panier amovible qu’il suffisait aux femmes de rehausser afin de pouvoir passer les portes et aussitôt de rabaisser pour retrouver la forme si particulière de ces robes princières.

 

Si l’on devait considérer le panier sans la silhouette qu’il est sensé compléter, il s’apparenterait à une sorte de scelle de cheval. Ce qui peut être aussi révélateur que la structure de la Fraise qui fait échos au collier de chien. Se mettre en scelle de la société, le vêtement comme possibilité de monter la société – ou dans la société – intermédiaire entre deux corps différents. Le panier consiste en un cercle de cuir que l’on noue autour de la taille et qui vient accentuer, que dis-je, caricaturer les hanches en en faisant un véritable mobilier sur lequel les femmes de cours pouvaient littéralement reposer leurs bras.

Les structures formant les hanches se composent chacune de trois demi cercles de fer reliés entre eux par des tiges de métal dans le cas d’un panier classique, ou par des lacets de cuir dans le cas d’un panier amovible, ce qui permettait aux dames de soulever leurs gigantesques poignées d’amour lorsque leur physionomie entravait leur déplacement.

Le panier peut être considéré comme la première tentative de dépassement des formes naturelles du corps. Si avant cela les travestissements permettaient d’obtenir un ventre rond de femme porteuse, une taille fine ou un pénis en érection, cette pièce-ci ouvre le champ à la transformation illimitée de la silhouette sans avoir à tenir compte des normes du corps. Le panier marque la naissance des dîtes « Folies de la mode ».

 

La continuité des vitrines illustre ensuite le scandale de la Robe polonaise. Cette dernière offrait d’ajuster la longueur des jupons selon les humeurs de la journée. Or, il était inconcevable pour l’époque d’exhiber les chevilles des dames, mais l’on sait combien Marie Antoinette aimait s’amuser de ce genre de conventions.

La projection en fond de salle des Liaisons dangereuses nous offre de voir ces morceaux de création métalliques et stylistiques à l’œuvre.

L’exposition se déroulant sur deux étages, nous pouvons considérer que la Révolution française de 1789 sépare ces différents niveaux. Elle fut le temps d’un court abandon des dogmes imposés par les mécaniques de beauté, temps de liberté que la scénographe Constance Guisset a transformé en salle d’essayage afin que les visiteurs puissent eux-mêmes porter des reproductions de corset, crinoline, soutien gorge, braguette, pourpoint et autres. Je reviendrai plus tard sur ce choix original.

 

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A l’étage, nous passons de l’influence de Marie Antoinette à celle de la Reine Victoria, qui a notamment officialisé le port de la robe blanche lors des mariages.

L’année 1840 marque la naissance du dandysme, c’est le temps des Queue de pie pour les hommes et des Crinolines pour les femmes. Ces dernières consistent en un assemblage de grands cerceaux en crin de cheval reliés entre eux par du fil de fer et qui donnaient aux jupons cet aspect boule très prisé par la petite bourgeoisie. Le seul défaut de cet attirail était qu’il empêchait les femmes de s’asseoir, comme en témoignent une nouvelle fois de nombreuses gravures de mode et photographies.

C’est dans le souci de trouver une nouvelle alternative à ce problème que va naitre la Queue d’écrevisse, réinterprétation du modèle de la crinoline qui laisse les jambes libres et propose un fessier rétractable, de sorte à ce que l’on puisse s’asseoir dessus. On note l’attention de la scénographe qui est allée jusqu’à commander un tabouret reprenant la structure de la queue d’écrevisse pour ornementer le parcours de l’exposition.

Obéissant selon moi d’avantage aux ambitions posées par le panier que la crinoline, la queue d’écrevisse marque dans son évolution les étapes d’un véritable jeu autour de la silhouette féminine. Adoptant encore la structure du lacet de cuir noué autour de la taille auquel vient se rattacher une armature métallique toujours plus extravagante, cette révolution trouve son plaisir dans la possibilité d’accentuer les fesses comme bon lui semble. Simplement rondes ou bien parfois en forme de dard d’abeille, en accentuant les hanches pour rendre l’ensemble harmonieux ou bien en les laissant naturelles pour rendre la transformation encore plus flagrante, tout devient possible. Les cerceaux de fer se multiplient et se déstructurent au cœur de ces arrangements corporels. Les morceaux de cuir s’épaississent pour assurer le maintien de l’ensemble. Perçues à nu, ces mécaniques paraissent tellement fines qu’il semble impossible qu’elles puissent être à l’origine de corps si étranges que les personnages féminins du XVIIIe et XIXe siècles. L’expression « Ne jamais se fier aux apparences » pourrait avoir été inventée pour cette exposition.

De la queue d’écrevisse en métal, le progrès va nous offrir celle en strapontin, totalement en tissu qui offre aux femmes de ne pas se blesser en s’asseyant sur une structure métallique. Puis vient l’avènement du Faux cul qui va se décliner en toutes formes et toutes matières imaginables, visant toujours plus de commodité et de confort, ce qui va ironiquement l’amener à diminuer au fil du temps.

Les années 45-50 voient le retour du corset sous l’influence de Dior ainsi que la naissance d’un nouveau dérivé adaptable aux hommes comme aux femmes, celui de la Gaine (dont ce cher Karl Lagerfeld ne cesse toujours pas de se servir). On sourit également devant la vitrine du Slip kangourou, preuve que certains critères de beauté ne changent pas depuis la Renaissance puisque ce modèle se propose une fois encore de mettre en évidence les parties génitales. Pire, l’arrière et le devant du slip sont en plastique et figurent une paire de fesses parfaitement dessinées ainsi qu’une entrejambe affirmée.

Au mur de cette salle sont projetés divers spots publicitaires pour des soutiens gorges et autre nouvelles pièces de lingerie innovantes. Les mécanismes disparaissent totalement avec l’après guerre.

L’ultime salle de l’exposition est consacrée à des pièces de haute couture témoignant de la nostalgie de certains grands noms de la mode pour ces mécanismes de choix, qui ouvraient la voie à maintes expérimentations de formes et de structures vestimentaires. Parmi elles, beaucoup de réinterprétations du corset, mais la plus belle pièce à mon sens est la robe de mariée de Jean Paul Gauthier qui prend le partie de remplacer le voile par une crinoline. Ainsi, on jetterait en arrière sa crinoline le jour de son mariage, en ultime signe de liberté.

Face à ces créations contemporaines se trouvent une ligne de mannequins modulés pour la rétrospective, chacun représentant la silhouette idéale d’une époque. Du petit modèle généreux à une silhouette longiligne et filiforme en passant par toute variation autour des hanches, de la taille et de la poitrine. Cette frise chronologique des plus atypiques a le mérite de figurer le plus explicitement possible la non pertinence de nos idéaux.

Lorsque l’on quitte le parcours et que la lumière se fait de nouveau dans le grand hall, on se retrouve en proie à une profonde interrogation sur ce que signifie véritablement la beauté de nos jours.

CONCLUSION

Si nos corps ne sont plus soumis à une emprise de fer, nous pouvons objecter que chaque individualité est en proie à une emprise mentale. Les médias, la publicité et la véhiculation qu’ils ont mise en œuvre de canons de beauté irréels, emprisonnent chaque individu dans des complexes qui selon leur degré d’intensité, peuvent transformer les corps au delà de ce qu’aucune mécanique ne peut prétendre accomplir. Les silhouettes se sculptent actuellement par les régimes, le body building, le sport ou la chirurgie esthétique moins que par les vêtements, car les complexes impliquent un changement en profondeur et non plus seulement en surface. On mincit, se sculpte, se perche sur des talons en espérant sortir par miracle de notre corset mental mais l’on n’y parvient rarement. Car de nos jours la beauté n’a plus de sens commun, n’est plus la même pour toute. Nous assistons à la confrontation de l’école de la haute couture avec ses mannequins version planche à repasser, photos retouchées et provocation surdimensionnée, face à celle prônant le naturel à tort et à travers quand cela va parfois à l’égard du bon sens et de l’estime de soi. Si précédemment la silhouette était synonyme d’un certain rang social, actuellement on peut s’interroger sur la nature du corps culturel, en quoi consiste t-il ? A quoi renvoie t-il ?

Il me faut revenir à la scénographie de l’exposition pour éclairer ce point.

 

Si le choix d’ambiance propose une totale isolation, un hors temps et que le parcours autour des mécaniques s’organise de façon chronologique, il me semble qu’il convient de considérer la salle d’essayage séparant les deux étages de la rétrospective comme un lieu de choc temporel.

En effet dans cette pièce en particulier, la lumière est de nouveau pleine et le mur frontal nous offre un gigantesque miroir, nous permettant d’être à la fois acteur en revêtant les mécaniques proposées à l’essayage, mais également spectateur de ce que j’appellerais l’apogée du ridicule.

Nos corps déjà tiraillés par la volonté obsédante de devenir ce que l’on n’est pas, se voient affublés de nouvelles contraintes physiques, corset pigeonnant, crinoline, fraise, queue d’écrevisse… La superposition des contraintes a pour effet de faire apparaître ridicule l’idée même de se forcer à devenir ce que l’on n’est pas. Si le miroir mural avait la faculté de nous dire qui est la plus belle, comme dans le conte de Blanche neige, il s’étoufferait surement de rire devant nos pitoyables tentatives de sublimation. La beauté contemporaine semble dépourvue de toute logique et s’orienterait à défaut vers la conquête de ce que nous ne sommes pas. Dit clairement, les brunes voudront le blond – Marilyn Monroe – les peaux noires exigeront la blanche – Michael Jackson – les femmes enrobées voudront la taille svelte, les femmes maigres voudront des poignées d’amour.

La perfection ne peut-elle être que dénaturation ?

Dans le prolongement de cette interprétation nous pourrions considérer l’escalier permettant d’accéder au premier étage comme une ascension réflexive plus que physique. De même, le choix de déambulation du spectateur autour des vitrines pourrait être interprété comme une manifestation de la quête de la silhouette idéale : tourner en rond et se mordre la queue.

On en vient finalement à se demander qui dirige cette quête illogique de la beauté contemporaine. Si les individus s’y perdent, si chacun poursuit une lutte anti complexe, qui en tire bénéfice et nous encourage à alimenter un business qui nous confronte à de fausses difficultés ?

Après avoir considéré le corps face aux mécaniques, intéressons-nous à la situation inverse. La mécanique face aux corps.

Comme le précise l’introduction du catalogue de l’exposition par Denis Bruna, même si les femmes ne s’affublent désormais plus d’armures intimes et les hommes de pénis en coton, nos vêtements continuent de sculpter notre silhouette. Il suffit de regarder les épaulettes cousues à l’intérieur de nos vestes, les jupons intriqués dans les plis de certaines robes, ou les languettes en plastiques insérées sous les cols de chemise. Sans citer toute la panoplie de collants amincissants, culottes ventre plat, gaines et certains corsets qui se portent désormais sur les vêtements.

En décidant des formes de notre corps, les anciennes mécaniques ou les vêtements contemporains conquièrent le statut de sculpteur, d’artiste et se proposent de faire de notre silhouette leur œuvre. Ceci constitue la seconde réponse à la question première de la légitimité d’une réflexion sur cette rétrospective. Les mécaniques des dessous ne seraient pas les œuvres d’art que nous aurions à étudier mais seraient les artistes cherchant à transformer notre corps en œuvre pouvant prétendre au paradigme du beau.

Nous entrons ainsi dans une conception tout a fait innovante du concept de « l’être artiste ».Il semble difficile au premier abord de considérer un corset ou une crinoline en tant qu’œuvres d’art, voir de les juger comme telles. Leur vocation est purement utile est les oriente du côté de l’artisanat plus que de celui de la production artistique. Mais considérer ces mécaniques comme des artistes capables d’atteindre le beau et de le transcender, offre une face inédite des plus intéressantes à cette rétrospective. Le corps comme œuvre d’art est un concept que la phénoménologie a déjà considérablement déployé. Mais le corps devenant œuvre sous l’action de pièces mécaniques, elles-mêmes influencées par les canons de beauté d’une époque, soulèvent des enjeux sociologiques et artistiques importants. Il s’agit encore une fois d’apporter une réponse sur la place du beau au sein de ces deux disciplines et de définir son pouvoir d’influence sur l’une et l’autre. De même, l’idée que le corps soit œuvre mais que ce soit paradoxalement lui qui gravite autour des pièces mécaniques, comme l’impose le parcours de cette exposition, met en scène une notion d’esthétique appropriée: celle de l’œuvre regardant le spectateur et du spectateur regardant l’œuvre. Ici c’est l’œuvre qui regarderait l’artiste, le spectateur n’existerait plus. Il ne pourrait plus exister puisque le problème de la beauté, de la conformation à un type social nous concerne nous. Dès lors que nous pénétrons dans La mécanique des dessous nous sommes pris dans l’engrenage, il n’y a pas de spectateur, simplement les actants d’un gigantesque mouvement. Si nous prolongeons cette réflexion, pas de spectateur, les corps comme étant des œuvres, les mécaniques comme étant les artistes, nous pourrions aboutir à la conception selon laquelle les stylistes seraient une sorte de créateurs suprêmes. Ce sont eux qui créent les corps des sociétés et qui de cette façon, décident de leur nature, ils sont les créateurs d’une uniformité civile. Les dieux d’une hiérarchie populaire.

Cette conception permet de dresser un pont sur la rupture temporelle qui a été mise en œuvre dans la salle d’essayage. Le vêtement a toujours eu et aura toujours pour vocation de nous inscrire dans quelque chose, que ce soit une classe sociale ou un style, le vêtement contribue à nous définir. Il est une image de nous que l’on porte sur nous, notre liberté consiste à choisir cette image et en changer à l’infini jusqu’à trouver celle dans laquelle on se sent le mieux. Car notre vocation actuelle est moins d’atteindre la beauté que le bien être.

La mécanique des dessous se justifie à mon sens en ce qu’elle permet à notre société de prendre du recul vis à vis du stade atteint dans la recherche du style et dans l’accomplissement d’un idéal du beau. En nous ramenant aux conventions des siècles révolus, elle nous offre un œil averti sur les contraintes culturelles auxquelles nous nous soumettons quotidiennement. Sans toucher aux scandales trop aisés de l’anorexie et autres extrêmes engendrés par une quête de la beauté des corps, je crois que cette exposition invite tout spectateur à une sorte de révélation.

Lorsqu’on sort de la salle, la lumière doit se faire autant dans la pièce que dans notre esprit. La beauté ne trouve pas son aboutissement dans le travestissement de notre nature, mais dans le plaisir que nous prenons à nous contenter de cette nature unique qui est la notre.

« Faites sauter la ferraille ! »