'.get_bloginfo('name').'

Photo « Modite »

Photo « Modite »

Création artistique ou production industrielle ?

.

.

VERSION PRESSE

PHOTO MODITE

© Tous droits réservés.

.

.

Pour les connaisseurs, écrire sur la photographie en Novembre tombe sous le sens. Le Salon de la photo investit le parc des expositions porte de Versailles et Paris photo pose ses quartiers au Grand Palais pour une durée de cinq jours. Autant vous dire qu’il y a foule.
Cependant, parler photo de mode ne vient pas souvent à l’esprit, même en pleine période de Fashion week où la photographie n’est que prétexte à retranscrire le podium.
Je me dévoue donc.
Sachez que Novembre possède également son lot de paillettes cette année. Les Arts décoratifs donnent le ton avec la rétrospective La mécanique des dessous qui se terminera le 24 prochain. Le Grand Palais prend la relève avec l’exposition Cartier et l’événement Miss Dior en accompagnement. Le dessert sera proposé par le Palais Galliera début 2014 avec un intitulé Papier glacé, rétrospective sur les temps forts de la photographie de mode.
Petit cadeau avant Noël, le choc des titans que sont la photographie et la mode ainsi qu’une première approche de la production trop peu connue permettant les recettes de Vogue, Vanity fair et tellement d’autres.

La difficulté d’analyse de la photographie de mode réside au cœur même de ses deux constituants. Leur profonde autonomie respective rendant délicate toute légitimation de forme hybride intermédiaire. De prime abord, ni la photographie ni la mode ne semblent avoir besoin d’aide réciproque, pourtant leur point de rencontrer existe. Quel serait alors l’intérêt voir le profit respectif que cet objet pourrait apporter aux colosses de la représentation ? Est-il d’ordre artistique, économique ? Dans quel paradigme la photographie de mode inscrit-elle sa légitimité ?
Avant toute chose, à savoir qu’elle incarne un temps novateur dans l’histoire de la photographie. Là où il n’y avait que deux pôles d’interaction, avec le photographe – incluant l’individu plus l’appareil mécanique – et son objet qu’il s’agisse d’un modèle ou d’un paysage, on se retrouve sur une configuration tripartite de l’espace et du champ d’action de la photo. Avec le photographe, le modèle et le vêtement, du moins l’objet sensé incarner la mode intruse. Je reviendrai sur les procédés par lesquels la photo de mode s’accomplit et tenterai de démêler les aspects artistiques et industriels afin de parvenir à une considération plausible de cet objet si particulier.
Je m’attarderai notamment sur les notions de création, support et paradigme de la photographie de mode.

Mon premier…

Parler d’un processus de création dans le cadre de mon objet fonde déjà un parti pris en soi. Ce terme ne semble en effet pas convenir à désigner les productions industrielles. Comme leur nom l’indique, il est question de production, de fabrication et non d’une création. Les produits culturels sont accouchés par un cahier des charges stipulant au détail prêt les exigences émises sur le produit à venir. Ce dernier a pour but de répondre le mieux aux attentes des consommateurs. C’est à dire qu’avant même sa naissance, on sait ce qu’il sera et quel statut, fonctions et limites seront les siennes. Nous sommes ici dans un système de production anticipée, assistée à fin de consommation et de profit économique. L’œuvre d’art quant à elle, découle d’une inspiration monétairement désintéressée, de nos jours et dans les cas les moins déplorables du moins. L’utopie des défenseurs de l’art veut qu’il subsiste des créateurs pour qui l’argent n’entre pas en considération avant l’aboutissement de l’œuvre. Mais je ne vous apprends pas que l’art n’est plus à l’abri de la désillusion.
Si je choisis de prêter le processus de création à la photo de mode plutôt que celui de la production, c’est dans un élan d’optimiste teinté de lucidité. L’instant de création photographique se veut calqué sur la confrontation d’un peintre et de son modèle, avec la même volonté de capture du visible. Si la base désire être identique, les accessoires changent : toile et palette deviennent appareil photo, la mécanique – chimique de ce nouvel outil modifie le visible, et consécutivement, la capture que l’on en fait.
Le temps de pause n’existe plus, le visible n’est plus unique mais démultiplié. La photographie de mode s’oriente dans une surenchère du plus. Démultiplier les captures pour choisir la meilleure, nous sommes dans une démarche de sélection, d’élection du mieux.
Dans le cadre d’un processus de création, on assiste à la dénaturation d’un cheminement artistique par l’intrusion répétée de moyens industriels. Comme ci-dessus cité, l’appareil photo est la plus évidente de ces intrusions, mais elle demeure sine qua none à la photo moderne. Si je cherchais à pousser plus loin ce raisonnement, ce serait la nature même de la photographie qu’il me faudrait remettre en question et quelques pages ne suffiraient pas pour une telle entreprise. Toutefois l’appareil se voit relayé par les éclairages, ces fausses lumières qui, malgré le pointu de leurs effets, dénaturent encore d’avantage l’image retransmise en bout de course. S’y ajoutent les artifices actuellement outranciers du maquillage et de la coiffure qui ne se contentent plus d’une simple sublimation du naturel mais procèdent d’une véritable métamorphose voir transfiguration du modèle. Sans parler du traitement intégralement numérique de l’image moderne qui exclut toute intervention manuelle sur les pellicules ou le tirage – ce qui pouvait consister en une forme d’action artisanale participante de la création artistique – mais inclut les bouleversantes retouches post opératoires. Je ne cite pas Photoshop, vous y avez déjà tous pensé. Ces aspects ajoutés à la démultiplication du nombre de photos faites actuellement en totale opposition avec l’unicité des œuvres d’art, notion que j’ai précédemment évoquée, renvoie à la production croissante des industries culturelles.
Ce qui m’amène à penser que les interventions de hasard qui pouvaient signifier une once de création aléatoire proche de l’artistique, ne seraient en fait que les défaillances en suspens de moyens de reproduction visant la maitrise totale de leur objet.
Je pourrai prolonger mon idée jusqu’à dire que lors d’un shooting de mode, les modèles deviennent eux mêmes des sortes de machines à beauté, des boules à fascination. Elles se font l’incarnation d’une idée et d’une certaine façon, deviennent l’objet répondant au cahier des charges. J’expliciterai lequel un peu plus tard.
A terme, si l’Art pouvait se poser comme modèle premier dans la triangulation photographique de mon objet, il disparaîtrait progressivement au long d’un processus de création qui se dénature et se pastiche lui même sous l’influence répétée de l’industrialisation. La photographie de mode se contemple en caricature de l’Art.

Mon second…

A noter que, du point de vue du support, la photographie de mode se consacre exclusivement aux magazines de mode, ce qui lui vaut une première distinction vis à vis de ses ainés. En effet, l’art et les productions industrielles mettent un soin tout particulier à diversifier leurs supports de sorte à gagner en omniprésence, même si une fois encore, chacun procède à sa façon.
A titre d’exemple, si la toile fut un temps l’unique support des œuvres d’art peintes, ces dernières s’étendent désormais sur les pans d’immeubles en larges fresques murales et autres graffitis. L’art diversifie ses socles pour passer les frontières muséales et conquérir les paysages publics, la ville, nos lieux de passage.
Les produits des industries culturelles, au contraire, cherchent à diversifier leurs matières pour pénétrer nos espaces intimes. Des posters aux sous vêtements en passant par les montres et les serviettes de toilette, ces produits s’octroient une omniprésence dans nos vies, nos tâches quotidiennes.
L’innovation du support magazine consiste en ce qu’il tente de dresser un pont entre ces terrains de conquête que sont le public et l’intime, mieux encore, il permettrait au public de comprendre l’intime et à l’intime de s’ouvrir au public. Ainsi, le choix du magazine impliquerait une volonté d’échanges entre deux univers et donc, une volonté d’influence sur l’intégralité de ce que nous pouvons être, faire et connaître.

Néanmoins le support du magazine ne comporte pas que des avantages, loin de là. La photographie de mode réduite aux pages presse doit de se soumettre à leurs impératifs de consultation: la contemplation éphémère du lecteur.
Ce nouveau point éloigne encore mon objet d’un éventuel statut d’œuvre d’art puisque l’un des critères fondateurs d’une œuvre est de pouvoir se faire contempler, accorder du temps, bénéficier des minutes ou des heures nécessaires à percer un possible message voir un secret. L’œuvre doit pouvoir offrir au spectateur le contexte approprié pour leur confrontation, si tel n’est pas le cas, aucun dialogue ne se fait, et l’œuvre d’art n’existe pas.
Or les impératifs de lecture de la presse sont les mêmes pour un article que pour une image. Accrocher l’œil au premier regard, ce qui se traduit en gros titres, couleur, ponctuation pour les textes. Jeux d’optiques ou chromatiques, voir provocation ou vulgarité pour certaines photos de mode. Le premier magazine que vous feuillèterez vous fournira des exemples.
L’objet central du texte ou de la photographie doit être immédiatement identifiable et mis en valeur. Les journalistes parlent de pyramide inversée pour illustrer l’ordre d’énonciation des données. En photo de mode, il n’y a pas de progression. Seuls deux degrés de lecture sont possibles : la mise en évidence du produit à vendre – le vêtement porté par le modèle, un sac à main, des bijoux – l’éventuel parti pris du photographe sur ce qu’on lui a commandé. Citons les nombreuses campagnes anti fourrure dans lesquelles les doubles sens ne manquent pas. Cette mise en valeur première de l’objet à promouvoir inscrit la photographie de mode dans une aspiration à la consommation qui est celle des industries culturelles et non celle de l’appréciation qui est le propre des œuvres d’art.

Ce qui m’amène à évoquer un ouvrage théorique traitant de la photographie de mode sous des coutures semblables aux miennes: La photographie de mode, un art souverain par Frédéric Monneyron, sociologue de formation. L’auteur tente dans cet ouvrage de justifier la place de la photographie de mode parmi les rangs de l’art.
Pour ce faire, il s’appuie en particulier sur l’imaginaire qu’elle mobilise afin de manifester du sens. Il touche donc au domaine interprétatif qui se déploie autour de ce type de photographie et le traite selon ses connaissances sociologiques, comme Roland Barthes s’était précédemment proposé de le faire dans son ouvrage Système de la mode. Mon problème est le suivant, l’interprétation n’est qu’une des étapes de confrontation entre une œuvre d’art et son spectateur. Ces dernières consistant en une description ou prise de connaissance, une compréhension, une interprétation, une évaluation puis une argumentation. Chacune jouant un rôle fondamentale dans l’appréciation d’une œuvre d’art, je ne vous cacherai pas qu’il est selon moi mal venu de croire que le sur développement de l’une pourra suffire à pallier l’absence totale des autres. C’est loin d’être suffisant. Je ne saurai donc que trop conseiller aux sociologues d’exceller dans le domaine qui est le leur sans chercher à s’octroyer l’autorité du critique d’art. Si ce dernier a connu ses périodes de défaillance, il n’en est pas pour autant réduit à se donner prémâché au premier curieux.

Mon second…

Mon troisième…

Cette courte digression étant close, je me consacre désormais à l’ultime point me permettant de démêler la complexe nature de la photographie de mode, ses paradigmes. Puisque faisant souvent l’objet d’une commande émise par les noms de la Haute de couture, de la joaillerie ou de la maroquinerie, la photo de mode se charge de plusieurs objectifs. Le premier déjà évoqué étant la mise en valeur d’un produit dans le but d’inciter à la consommation de luxe, la photo est également le véhicule privilégié de l’influence des marques. Ainsi, derrière la promotion médiate d’un produit particulier se cache la publicité immédiate pour la maison créatrice et de ce fait, le reste des collections sous entendues. La photo de mode est donc une publicité de luxe qui peut se passer de slogan et se parer d’apparences artistiques, notamment avec le pastiche de certaines œuvres célèbres. Mon objet appartient à la consommation industrielle de la publicité de luxe.
Peut on considérer le luxe comme une sorte d’Art – de vivre ? C’est un autre débat qui n’est ici pas mon propos.
Ma dernière remarque consisterait à souligner qu’au delà de ces analyses schématiques de la photographie de mode, un des paradigmes les plus flagrants qu’elle se soit octroyé au fil du temps est celui qui consiste à véhiculer et promouvoir une version de la beauté féminine et masculine. Si cet objet s’est souvent vu considéré comme un « prétexte à », c’est dans cet espace de décision et de propagation du canon de beauté moderne que la photographie de mode prend a terme tout son pouvoir.

CONCLUSION

Mon tout…

Dans une volonté de mise en lumière de la nature de la photographie de mode, on peut juger de l’aspect hybride formé dans l’imbrication d’intentions industrielles au sein d’un processus d’artisanat modernisé à des fins publicitaires et consommatrices.
Même si l’art intervient dans ses procédés comme dans ses idéaux, le manque d’authenticité de l’image, les impératifs de lecture des magazines de mode, l’inexistence de sa propre parole et ses intérêts commerciaux priveront à jamais cet objet du statut d’œuvre d’art.
« Soit belle et tais toi » tel est le propre d’une photo de mode qui se doit de séduire pour inciter à l’achat. L’inverse pourrait parfaitement qualifier la production contemporaine de l’art, « Soit laide mais parle. »

Ce qui posait les limites de ce type de photographie en a finalement fondé la force.
Devenue dictatrice du bon goût, la photo de mode ne se contente plus d’être belle, elle impose le dogme de la beauté dont elle a décidé. Il n’est plus question de répondre aux attentes des consommateurs mais de déterminer ces mêmes attentes et de créer un besoin avant même qu’il ne naisse. Ce qui donne bon dos aux affaires mais peut également crée des dégâts sociologiques sans précédent parmi la gente consommatrice.
Complexes, troubles du comportement, dépression, c’est ici que Monsieur Monneyron trouverait son utilité afin de déjouer la promotion gargantuesque d’un idéal infondé.
Pour ne pas se laisser marcher sur les pieds, il faut parfois écraser ceux des autres.
Mais en voulant conquérir son pouvoir, ceux que la photographie de mode écrase…
Ce n’est autre que nous.